Que faire dimanche ?

Certes, les comités du Parti de Gauche de l’ACAL ont arrêté une position commune. Mais l’heure est à un débat complexe, et à des décisions difficiles, presque d’ordre éthique comme le déclarait sur France Info le camarade Mélenchon.

Alors, parce que c’est la responsabilité d’un parti creuset que d’aider à l’indépendance dans le processus de prise de décision, ci-dessous deux points de vue, dans les échanges que cette question a soulevés dans le cadre de la liste Nos vies d’abord, en espérant que vos commentaires permettront encore d’enrichir et d’éclairer le débat.

Patrick Peron, tête de liste régionale de la liste Nos vies d’abord

« Chers camarades, je pense que les voix de votre mouvement ne changeront rien, l’affaire semble pliée. En effet, le maintien de Masseret offre objectivement la victoire à l’extrême droite et vous le savez. Les triangulaires sont toujours favorables aux listes qui dominent. 
Pour quelques sièges, la liste socialiste va bouleverser la donne politique pour de longues années. La boîte de pandore est ouverte, d’abord par la politique calamiteuse de F Hollande qui doit tout au libéralisme et rien à nos valeurs de gauche, ensuite par le maintien coupable de JP Masseret.
Dans notre vallée sidérurgique et minière, nous avons un maire FN, la ville d’Hayange, élu aussi sur grâce à une quadrangulaire avec 34% des voix en 2014. Dimanche, dans sa ville, le maire FN réalise 46%. Et pourtant, au conseil, il y a des élus d’opposition de gauche qui l’affrontent…
Ce maire, en bonne position, est promis à une vice-présidence du Conseil Régional. Il ne sera pas seul élu frontiste dans notre vallée, ils seront au minimum 3. Demain, les maires de gauche et aussi de droite, devront aller déposer leurs projets pour obtenir des subventions, devant ces élus racistes et anti communistes.
J’imagine le maire FN d’Hayange, et futur vice-président de région, nous recevoir avec jubilation du haut de sa puissance électorale, nous expliquer que nos dossiers seront étudiés sans nous fixer de délai. Oui, nos populations vont souffrir et elle le devront aussi à Masseret. Son retrait donnait toutes ses chances à la liste, certes de droite, mais républicaine, d’empêcher le FN de gagner.
La prochaine étape, 2017, fort de l’appui de trois régions, Marine le Pen sera au second tour de la présidentielle, et vous tous qui refusez de voter à droite, vous le ferez pour éviter à la France, patrie des droits de l’homme, d’être au ban de l’Europe. 
Alors pourquoi ne pas tout faire dimanche pour empêcher la victoire du FN dans notre région et rendre la tâche difficile à ce parti pour les futures échéances électorales ? J’ai en tête les municipales, car je sais la volonté du FN de prendre des villes dans notre région. 
Je voterais dimanche pour la seule liste capable de traduire mon refus obstiné de voir l’extrême droité gagner, elle est de droite mais je veux préserver nos populations. Même si j’ai des doutes sur les chances d’y parvenir, jusqu’au bout, je veux tout faire pour essayer d’éviter la catastrophe dimanche soir. 
En politique il n’y a d’assurance qu’une fois le résultat connu, avant, tout est possible. »

Bastien Faudot, porte-parole du MRC

(il répond à Patrick Peron)

Je prends le soin de vous répondre pour deux raisons.
D’abord parce qu’élu d’un département industriel comme le vôtre (le Territoire de Belfort), où le FN a réalisé un score considérable (35%), je partage votre vive inquiétude. Elle est aussi la mienne.
Ensuite parce que le sujet politique que vous abordez est au coeur de la crise que nous traversons. Faut-il voter Richert ? est l’ardente question à laquelle vous êtes soumis. Elle est prise en étau dans son immédiateté.
Ma conviction est la suivante : céder au court terme dans la réponse, c’est tomber dans le piège qui nous est tendu par un raisonnement tenu depuis trois décennies et qui est devenu une sorte d’invariant de la vie politique : la lutte obsessionnelle contre le FN. Celle-ci a vocation à se substituer aux idéologies (le 1er secrétaire du PS en est l’incarnation). La pression qui s’exerce sur les consciences, sorte d’Etat d’urgence appliqué au scrutin démocratique, conduit à la défaite de la pensée. L’injonction morale (tout-faire-pour-battre-le-FN), nous conduit au désastre. Tout faire, y compris n’importe quoi, signifie une chose : le FN nous a déjà battu. Le vote Richert, ce sera la poussière sous le tapis. Une façon de demander quelques minutes de plus à M. le bourreau. C’est sans doute moins effrayant que pour nos compatriotes de PACA que l’on enjoint, comble du comble, de voter pour Estrosi. Mais où cela peut-il s’arrêter si vous, élu communiste, cédez à cette injonction ?
Cette injonction morale répond d’une structure de raisonnement que le libéralisme a réussi à inculquer dans de nombreuses têtes : la promesse de l’au-delà. Permettez-moi une analogie, je crois qu’elle fonctionne à peu près. Depuis plus de trois décennies, la gauche sociale-libérale, à chaque scrutin européen, nous a vendu l’idée que l’Europe sociale viendrait après. Dans la tension de l’immédiateté, il fallait là aussi faire preuve de responsabilité et de patience. Naturellement, tel soeur Anne, nous n’avons rien vu venir, ni rien changer. Une fois obtenu au forceps un résultat conforme « aux valeurs républicaines », tout est oublié. A coup d’indulgences, on achète un paradis qui naturellement ne vient pas.
Le problème qui se pose à la gauche dans son ensemble, c’est qu’elle est devenue une morale de curé. Un religieux n’est pas là pour penser : il annône sa catéchèse ou ses sourates, et les croyants sont priés de s’en contenter, dans l’espoir d’une vie meilleure : celle d’après.
Mais il n’y a pas d’après. Voilà ce que les électeurs ont exprimé dimanche soir. Les croyants ne croient plus. Cela est déprimant, mais cela est le réel.
Jean-Pierre Masseret a raison. Le motif réel de sa position politique m’importe peu. Factuellement, il décide d’arrêter ce jeu à somme nulle. Il ne fait pas élire Florian Philippot. Ce sont les citoyens, souverains qui en ont prendront la responsabilité et qui, souverains et adultes, en assumeront toutes les conséquences. Notre responsabilité d’élus locaux ne peut consister à continuer de les infantiliser.
Cette décision est sans doute difficile. J’en mesure les tenants et aboutissants, mais je redoute plus encore le sens d’un reddition en rase campagne qui confirmerait la bipolarisation entre le FN et le reste du monde.
Alors, pourquoi je voterai Masseret ?
Je ne le ferais pas dans un contexte normal: les nouveaux socialistes, que j’appellerai ici societalistes, sont en train d’achever ce qui reste de la gauche dans notre pays. Leurs renoncements et reniements ne sont pas des incidents de parcours. Ils structurent une histoire et une idéologie.
Elle ne tient plus qu’à un fil en vérité: leur appareil, Solferino, qui n’est plus qu’une méthode, un comportement fait de docilité et de domestication. Cela n’a rien à voir avec une discipline de parti: la discipline de parti, c’est la solidité du collectif au service des idées qu’il prétend défendre.
Je voterais Masseret précisément parce qu’il genère une salutaire désobéissance. Il réhabilite la vertu du courage comme geste politique. Je ne me fais aucune illusion sur l’avenir de ce pas de côté, mais plus Masseret sera faible, plus Solferino en sortira optiquement renforcé.
A vos commentaires ! et bon courage pour dimanche…

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