Tribune : 2016, année à haut risque pour le nucléaire

ArevaNiger.jpgAvec l’accélération des événements chacun dispose désormais de tous les éléments pour justifier la décision immédiate d’une sortie progressive du nucléaire. Un fiasco industriel, un gouffre financier, un scandale social, une hérésie sur les déchets produits et des risques d’accident inacceptables… Voici le papier que j’ai rédigé pour l’hebdo L’Heure du Peuple il y a quelques jours, avant la démission du directeur financier d’EDF notamment. « Au nom de la grandeur de la filière nucléaire, quitte à couler le groupe » Depuis le temps qu’on le dit… Merci. Les salariés et sous traitants du nucléaire, eux, sont condamnés à rester, et les citoyens à subir risques et futures pertes à renflouer…

2016, année à haut risque pour le nucléaire

Tribune publiée dans l’hebdo L’Heure du Peuple parCorinne MOREL DARLEUX

 Entre la plainte déposée par la Suisse contre la centrale du Bugey et les déclarations de la Ministre Royal qui se dit prête à prolonger les centrales de dix ans, les événements se précipitent dans le secteur nucléaire, dans un contexte où la filière coûte de plus en plus cher au pays. Elle plombe toute stratégie industrielle d’avenir à EDF et voit s’avancer une casse sociale sans précédent. Or c’est un angle peu utilisé par le mouvement antinucléaire. On connaît les arguments sur les déchets dont personne ne sait que faire, relancé avec la mort d’un technicien à Bure en janvier et l’arrivée du projet d’enfouissement des déchets nucléaires Cigeo devant le Parlement. Alors qu’on commémorera cette année les 5 ans de la catastrophe de Fukushima et les 30 ans de Chernobyl, on sait les risques d’accident. Mais aujourd’hui s’y ajoutent le fiasco industriel, économique et social que représente le nucléaire et les risques financiers qu’il fait peser sur l’opérateur historique EDF. Petit résumé de la situation.

 L’impossible équation financière d’EDF

Le contexte est sans précédent pour EDF. Déjà endettée de près de 40 milliards d’euros, elle est sommée de racheter l’activité réacteurs nucléaires d’Areva pour 2,7 milliards d’euros, afin de sortir celle-ci de l’abîme financier. EDF doit également faire face aux 50 à 100 milliards de coût estimé du « grand carénage », opération de remise aux normes de sécurité post-Fukushima sur des réacteurs vieillissants. Quant au projet Cigeo, il coûtera entre 25 et 32 milliards d’euros. Sans parler du futur démantèlement des centrales. De l’avis général, et malgré l’annonce de la vente d’actifs à l’étranger pour 10 milliards d’euros, EDF ne peut pas s’en sortir.

 Une stratégie industrielle plombée par l’EPR

Et pour corser l’affaire, alors qu’EDF mise tout sur le réacteur dit de troisième génération, le fameux EPR, celui-ci s’avère être un véritable fiasco industriel. A Flamanville, son coût a été réévalué à 10 milliards d’euros, soit le double du coût initial. Le chantier a déjà pris 7 ans de retard, et le projet d’EPR en Finlande fait face aux mêmes dérives. Pourtant Jean-Bernard Lévy, le PDG d’EDF, persiste : « A partir de 2028, 2030, nous allons commencer à installer en France des EPR nouveau modèle (…) Et puis en 2050, 2055, on (…) en aura 30, 35 ou 40». Même fuite en avant à Hinkley Point en Angleterre, où EDF vient de signer avec le chinois CGN un accord de financement pour deux EPR. Un engagement financier risqué, alors que l’avantage compétitif français s’effrite : le premier EPR en service sera vraisemblablement 100% chinois, et le nucléaire recule à l’échelle mondiale : alors qu’en 1996 il représentait 18 % de la production d’électricité, cette part est tombée à 11 %.

 Travailleurs du nucléaire : un scandale social

Comme souvent, ce sont les travailleurs qui servent de variable d’ajustement. Recours à la sous-traitance et dumping social sont courants dans le nucléaire. Sur le chantier de Flamanville toujours, en 2015, Bouygues et ses sous-traitants ont été condamnés pour travail dissimulé et l’exploitation de 460 ouvriers roumains et polonais. Et l’avenir ne s’annonce guère plus réjouissant pour les salariés d’EDF : le 21 janvier dernier, simultanément à son annonce de 2 nouveaux EPR en 2030, l’entreprise annonçait en comité central d’entreprise la suppression de 4.200 postes en France en 3 ans.

Ce chiffre est à comparer, par exemple, aux 1.600 emplois créés par l’éolien en France en 2015, aux besoins immenses dans le domaine de la rénovation des bâtiments et de l’éco-construction, ou encore au potentiel d’1 million d’emplois que générerait une véritable politique écosocialiste. Selon l’étude de l’économiste Philippe Quirion sur la base du scénario Negawatt, 700 000 emplois pourraient ainsi être créés dans la seule transition énergétique d’ici 2030.

 Le gouvernement toujours dans le déni

Mais ceux qui clament qu’ils vont inverser la courbe du chômage rament à contre-courant. La promesse de M. Hollande de fermer Fessenheim avant la fin du quinquennat ne sera pas tenue. La loi de transition énergétique a maintenu la capacité du parc nucléaire à 63,2 MW. Pas d’arrêt de réacteurs avant que l’EPR de Flamanville soit en service, donc. Et en attendant, le nucléaire continue de siphonner les investissements. Mais tout va bien, puisque même la Ministre de l’environnement Mme Royal le dit : « l’énergie nucléaire est un atout évident (…) dans la construction d’une économie décarbonnée ».

 Le nucléaire, bon pour le climat ?

Non. Pas si on prend en compte l’ensemble du cycle de vie, de l’extraction désastreuse dans les mines d’uranium au démantèlement des centrales. Pas selon un rapport récent de WISE-Paris, pour lequel le nucléaire n’est pas si avantageux : il vient en plus, et non en substitution des centrales thermiques les plus polluantes, et ne permet d’éviter qu’environ 4 % des émissions de CO2. Nul besoin de sortir de l’ENA pour comprendre que plus l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables progressent, plus l’avantage du nucléaire recule mécaniquement. Mais aujourd’hui les sommes englouties par le nucléaire empêchent l’État d’investir massivement dans les économies d’énergie et les filières d’avenir, ce qui serait pourtant bien plus fructueux. Ainsi, alors qu’il maintient à bout de bras le nucléaire, le gouvernement abandonne Nexcis et vend la seule centrale géothermique du pays, celle de Bouillante en Guadeloupe. Un contre-sens absolu.

 Reprendre la main

Produire autrement, c’est pourtant possible. En avril 2015, un rapport commandé par l’Ademe a prouvé que les renouvelables pouvaient fournir 95 % de l’électricité en 2050, sans que cela coûte plus cher que de continuer dans le nucléaire. Les coûts de l’éolien et du solaire vont baisser de 20 à 40% d’ici 2050 alors que ceux du nucléaire vont augmenter de 30 %. Cette étude confirme ce que disent depuis longtemps les experts de Negawatt ou de Global Chance : le nucléaire coûte cher et il serait plus rentable, plus sûr et pour tout dire plus malin d’en sortir.

Pour mettre fin aux errements stratégiques guidés par le profit et l’aveuglement des lobbies, la renationalisation d’EDF et d’Areva s’impose. Nous l’avons chiffrée et scénarisée en 2012 : vente des filiales et participations qui ne participent pas de la mission de service public, et rachat des parts de capital des autres investisseurs. Cela coûterait cher ? Oui. Mais en réalité, le mur d’investissements pour rester dans le nucléaire est tout aussi imposant : il faut remonter à la construction du parc nucléaire, dans les années 70, pour retrouver de tels montants.

 Un nouvel élan national

Alors quitte à investir, faisons preuve d’audace. Ce dont la France a été capable alors avec le nucléaire, nous pouvons encore le faire. Avec le savoir-faire des travailleurs, ingénieurs, chercheurs, relevons un défi autrement exaltant : celui de jeter toutes nos forces dans l’avenir, avec la fierté de réaliser un virage radical, exemplaire, et de devenir le champion des renouvelables et de l’efficacité énergétique dans le monde.

Nous y gagnerons sur tous nos axes de bataille, des conditions de travail à la souveraineté populaire en passant par l’autonomie de notre production et la fin du pillage au Sud, la maîtrise publique de ce bien commun qu’est l’énergie, la sécurité des citoyens et leur participation active à un grand projet fédérateur.

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écosocialisme intégral (graines, fleurs et épines)
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